Est-ce que le cinéma est venu vers vous ou vous êtes allés vers le cinéma ?
C'est une question complexe, choisir de faire du cinéma pourrait paraître un peu étrange comme choix parce que ce n'est ni un métier ni une profession… c'est d'abord un art, un feeling, un coup de foudre; depuis mon enfance j'étais quelqu'un qui aimait raconter des histoires, j'avais ce plaisir d'imaginer des personnages, de leur faire vivre différentes histoires, je m'amusais beaucoup à faire cela à l'époque, j'ai fait après le théâtre scolaire, et à l'université je faisais la littérature anglaise. Un jour et par hasard je regardais un film qui me plaisait beaucoup et je me suis dit pourquoi ne pas orienter cet amour pour la narration vers un art spécifique qu'est le cinéma, parce que je croyais qu'elle était le moyen le plus efficace pour raconter une histoire et avoir plus de marge de liberté.
"La danse du fœtus", "L'ombre de la mort", en voyant ces deux films, on s'aperçoit clairement qu'il y a un rapport qui s'établit entre les deux, quel rapport pourrait entretenir votre nouveau film avec les précédents?
Je juge un bon film quand je vois que le réalisateur pense cinéma, et c'est mon critère de jugement, je ne m'exclue pas en tant que réalisateur, j'ai une histoire que j'aime raconter mais je veux qu'elle soit pensée cinéma donc s'il y a un lien entre ces films (j'ai réalisé quatre courts métrages), c'est qu'ils sont pensés cinéma et le langage cinématographique est exploité au maximum via l'histoire, parce que je n'ai pas seulement envie de raconter une histoire mais le comment des choses est très important pour moi. J'essaie de raconter l'histoire par le moyen cinématographique de telle façon qu'elle ne peut pas être racontée autrement, par exemple je peux te raconter l'histoire de «l'ombre de la mort» mais si tu vois le film tu trouveras autre chose, le verbe ne peut pas remplacer l'image qui existe dans les quatre courts métrages.
Je reviens à vos deux premiers courts métrages, vous avez raconté avec l'image mais aussi avec rhétorique et figures de styles et une certaine poésie, est-ce que cela fait partie de vos convictions artistiques ou bien cela fait partie d'une certaine obligation iconique imposée par les thèmes des deux films ?
D'abord je suis issu d'une famille où la musique est très présente, mon père était violoniste et c'est quelqu'un qui aimait la musique, il voulait que je sois violoniste d'ailleurs, donc j'étais tout le temps dans la mélodie, dans le rythme, dans la beauté vide de discours, la beauté abstraite, à un moment je me suis dit comment le cinéma peut s'approcher au maximum de la musique. On apprécie le rythme, les ondulations de la musique sans que la compréhension de l'histoire soit importante. Dans «l'ombre de la mort» par exemple, l'histoire est un peu vague, labyrinthique, tentaculaire même, mais ce qui intéresse le spectateur c'est cette manière de raconter, cette «poésie» illustrée par la caméra. Elle était plus accentuée encore dans «la danse du fœtus», où je voulais en quelque sorte que le film ressemble à un poème. L'histoire peut se résumer en deux lignes, mais on vit 27 mns de moments assez particuliers où chaque élément est étudié en fonction de la réceptivité du spectateur, les choses sont mixées de manière à communiquer une impression, une pensée poétique.
Vous préparez votre premier long métrage, qu'est-ce qui pourrait vous préoccuper ?
Il faut dire que depuis le début de ma carrière cinématographique, j'oeuvrais pour créer un langage cinématographique qui soit compris par tout le monde, l'image et le son sont des choses que tout le monde comprend, ils défient l'obstacle de la langue, donc si j'ai un projet cinématographique (avec toute modestie), c'est qu'au Maroc, on puisse avoir, finalement, ce langage qui pourrait en quelque sorte minimiser l'obstacle de la langue. On dit souvent que les films marocains ne peuvent pas sortir dans les pays arabes à cause de notre langue qui est peu comprise, il y a du vrai dans tout cela mais il y a aussi d'autres facteurs. Maintenant, depuis que j'ai commencé à faire de la réalisation, il y a deux façons de réaliser un film, soit on opte pour une réalisation explicative où on prend le scénario et on le paraphrase, ou on opte pour une réalisation expressive, et c'est ce que j'ai choisi, ma caméra s'exprime avant d'expliquer et avant de montrer. Et quand on est dans l'expression au cinéma, on est dans le langage cinématographique que tout le monde pourrait comprendre. On peut filmer des sentiments, le sentiment peut se conjuguer dans une phrase purement cinématographique.
Vous faites partie de cette nouvelle vague de réalisateurs: Hakim Belabbes, Noureddine Lakhmari, Ali Safi, des gens qui essaient de faire de leurs références intellectuelles une façon d'aborder l'image, on aimerait bien savoir quelles sont vos références culturelles.
Je trouve surtout que tout est inconscient, moi je ne crois pas en le conscient, c'est un leurre. Nos rêves, nos gestes, nos envies, nos choix aussi sont le résultat de notre inconscient. Je trouve que le rôle de l'artiste est peut être savoir communiquer cet inconscient et le rendre conscient. Et cela ne peut se faire qu'avec beaucoup de travail et de transpiration. On est tous lié, qu'on le veuille ou non à notre enfance, et je crois que les vrais artistes dans le monde entier sont ceux qui ont su garder un petit lien avec cette enfance pour la communiquer à travers le moyen artistique.
Maintenant, on a marre de donner l'image du marocain et de l'africain misérable, marginalisé, pauvre et qui souffre. Le marocain rêve, chante, trouve sa joie, aime malgré les problèmes qui existent partout d'ailleurs, mais il faut savoir rêver et communiquer ce rêve à travers une narration, à travers des personnages qui croient en une cause et qui la défendent et avec qui on s'identifie.
Je crois que cette nouvelle génération de réalisateurs essaye de tenir le flambeau, donc il faut croire en eux, il faut les encourager.
Un festival voué pour le court métrage, que peut-il apporter au cinéma marocain ?
Il permet déjà la rencontre, on se voit, on discute et on voit des films, parce qu'un film qui ne sort pas est un film incomplet et l'écriture du film se termine dans la projection. Donc si on fait des films que personne ne voit, on n'apprend pas et on n'évolue jamais parce qu'on apprend en regardant nos films, entourés de centaines de spectateurs et c'est là la plus grande école. L'écho des autres est important à l'évolution du cinéaste.
Le festival de Tanger, par exemple, permet de clore cette phase d'Ecriture qui est la sortie du film, car en se confrontant aux autres on peut se juger.
Que symbolisent pour vous:
- la vie ?
- l'obscurité.
- la musique ?
- l'essence de l'art.
- l'argent ?
- un moyen.
- l'amour ?
- je le cherche toujours…