En plus de son travail d’éditeur, Moulay Najim est le secrétaire général de l’Organisation Nationale de la Presse Indépendante et le et le président-directeur général du groupe de presse 6e Sens Communication, qui édite le bimensuel Points Chauds, un site d'information homonyme et l'hebdomadaire arabophone Al-Haqaiq. Moulay Najim a été arrêté en 2005 suite à un scoop de Points Chauds sur le tournage de films pornographiques dans la prison de Nouakchott.
APN: Un article récemment publié par votre journal Points Chauds déplorait le retour du culte de la personnalité et le recul de la liberté d'expression dans les médias publics mauritaniens.
Moulay Najim : Effectivement, nous avons fait état du retour du culte de la personnalité et du recul de la presse. Des événements sont venus confirmer ce constat. En ce qui concerne les médias publics, plusieurs incidents attestent de ce déplorable recul.
Le plus emblématique est la demande d'explication adressée par le Ministre de la Communication au directeur de la TVM suite à la diffusion de l'émission télévisée «l'invité de l'heure », consacrée au chef de file de l'opposition démocratique et président du Rassemblement des Forces Démocratiques Ahmed Ould Daddah. Le message fort que la tutelle voulait transmettre à ses subordonnés était très clair et le directeur de la radio l'a très vite et bien compris. Raison pour laquelle, il n'invite aux émissions organisées par la radio que des journaux partisans et des rédacteurs en chefs rodés à la langue de bois.
Quelques mois plus tôt, nous avons assisté au limogeage du directeur de l'Agence Mauritanienne d'Information, Moussa Ould Hamed. Cet homme a été remercié pour être resté fidèle à son ambition de débarrasser l'AMI de l'asservissement aveugle et de faire avancer la liberté de presse dans le pays. Il a été relevé de ses fonctions pour avoir osé enfreindre les consignes de la servitude médiatique.
La lueur née au lendemain de l'arrivée du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD) au pouvoir, dans le but de réformer la presse, d'opérer le changement, se dissipe progressivement. Aujourd'hui, on constate que tous les organes publics, la télévision, la radio ainsi que les journaux Horizons et Chaab se consacrent à la seule couverture des activités du président de la république, du Premier ministre et des membres du gouvernement.
APN : Comment expliquez-vous cette détérioration ?
MN : Ce recul s'explique par le fait qu'il y a un grand écart entre le projet de réforme de la presse mis en route par le CMJD à l'époque et les contraintes qu'impose aujourd'hui le pouvoir aux journaux pour rendre leur ligne rédactionnelle plus souple vis-à-vis du régime. Le changement engagé par le CMJD pour promouvoir les médias n'est plus ressenti ; les libertés, les innovations sont donc impossibles. Il n'y avait pas d'autre alternative pour le quatrième pouvoir que la dérive, les gaffes ou s'engager dans la voie de la professionnalisation sans outils et moyen d'indépendance.
Le régime actuel a, semble-t-il, opté pour la première option. Ceci est d'autant plus vrai si l'on sait que le pouvoir s'est limité à toucher quelques rédactions, à tisser des relations avec elles et à fermer les robinets aux publications les plus récalcitrantes, en les privant des subventions et autres appuis et même en leur barrant l'accès à l'information.
La stratégie nouvelle s'oppose à celles des deux régimes précédents. Le pouvoir actuel a voulu profiter de l'expérience du régime déchu qui n'avait pas une stratégie de communication, c'est-à-dire une relation avec plusieurs rédactions nationales, pouvant de temps à autre, contrecarrer toute thèse anti-pouvoir et bénéficier d'une propagande.
Comparativement au CMJD qui était ouvert à la presse, toutes tendances confondues et qui traitait tous les organes sur le même pied d'égalité, le pouvoir actuel, a opté pour une ouverture de façade tout en la restreignant aux seules rédactions qui bénéficient de sa bénédiction.
C'est pourquoi certaines rédactions ne sont pas souvent conviées à des conférences de presse. Au temps du régime déchu, un aspect positif dans l'anarchie qui régnait est l'existence d'une volonté de pousser la presse à la créativité, au talent, à l'autoformation...
Une petite anecdote révélatrice des entraves à la liberté de la presse : lors de la visite du ministre français des affaires étrangères, Bernard Kouchner à Nouakchott mi-février, une conférence de presse a été organisée. La liste des journalistes qui pouvaient poser des questions était préétablie d'avance.
Je peux comprendre les contraintes de temps, mais je n'admets pas la sélectivité intentionnelle. D'ailleurs Bernard Kouchner, avait bien déclaré, avant de commencer, qu'il n'avait pas de contrainte de temps.
APN : Comment voyez-vous l'évolution de la situation ?
MN : Cette situation risque de perdurer si la presse mauritanienne ne s'organise pas dans un cadre structurel. Un cadre institutionnel qui doit être éloigné de toute ingérence du pouvoir, qui devra permettre à ces organes de presse de prendre leur destin en main. Nous sommes le seul pays où il y 14 associations de presse qui ne défendent pas ensemble leurs intérêts communs.
Si la presse arrive à s'unir dans un cadre structurel, sa situation s'améliorera considérablement en raison de l'existence d'un cadre statutaire juridique et dont jadis l'inexistence faisait défaut à toute structure organisationnelle de presse.
Elle peut avancer aussi dans le cadre de son rôle traditionnel de quatrième pouvoir. Mais ceci ne sera possible que si l'on arrive à exclure les taupes infiltrées au sein de la profession et qui empêchent les journalistes de s'unir pour défendre leurs intérêts.
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